Les annonces sont difficiles à ignorer.
Noble a remplacé sa blockchain Cosmos SDK par une L1 EVM. Sei a supprimé progressivement CosmWasm, les transactions Cosmos natives et IBC pour devenir EVM-only. Elys a fermé son appchain avant de reconstruire son produit sur Base. Nillion a déplacé son token et sa coordination économique vers Ethereum. Evmos a simplement arrêté sa blockchain.
Le mouvement est réel. Il concerne désormais des infrastructures importantes et ne peut plus être résumé à l’échec de quelques petites chaînes.
Mais avant d’en conclure que le Cosmos Hub se vide, une question plus précise doit être posée :
Qu’apportaient réellement ces projets au Hub et à ATOM ?
La réponse est moins flatteuse que le récit habituel sur « l’Internet des blockchains ».
Pour la plupart, presque rien directement.
Cosmos n’est pas le Cosmos Hub
Le Cosmos Stack regroupe notamment le Cosmos SDK, CometBFT et IBC. Ces technologies permettent de construire des blockchains indépendantes, avec leur propre gouvernance, leur propre token et leur propre système de sécurité.
Le Cosmos Hub est seulement l’une des chaînes utilisant ces outils. ATOM sert principalement à sécuriser et gouverner cette blockchain particulière.
Cette distinction est essentielle.
dYdX, Sei, Evmos ou Nillion n’étaient pas des applications hébergées sur le Cosmos Hub. Leurs transactions n’étaient pas exécutées par le Hub et leurs validateurs n’étaient pas automatiquement ceux d’ATOM.
Ces projets utilisaient une technologie issue de l’écosystème Cosmos, mais conservaient leur propre blockchain.
Lorsqu’ils migrent, ils quittent donc principalement le Cosmos Stack ou l’environnement économique Cosmos, pas un service directement fourni par le Hub.
Utilisaient-ils gratuitement le Hub ?
Pas exactement.
Dire qu’ils utilisaient gratuitement le Hub laisse penser que celui-ci leur fournissait de la sécurité, de l’exécution ou de l’infrastructure sans contrepartie.
Dans la majorité des cas, ce service n’existait tout simplement pas.
Ces chaînes finançaient leurs propres validateurs, leurs propres RPC, leurs explorateurs, leurs mises à jour et leurs outils. Elles supportaient donc bien le coût de leur infrastructure.
En revanche, elles pouvaient utiliser gratuitement le Cosmos SDK, qui est open source, ainsi qu’IBC, qui ne prélève aucune rente intégrée au protocole. IBC affiche explicitement un taux de capture de 0 % : les coûts éventuels concernent les transactions et les relayers, pas un paiement versé au Cosmos Hub ou aux détenteurs d’ATOM.
Le résultat économique est le même pour ATOM : l’activité produite par ces chaînes ne générait pas automatiquement de revenus pour le Hub.
Mais la cause est différente.
Ces projets ne profitaient pas gratuitement d’un service du Hub. Ils utilisaient des outils volontairement conçus pour être ouverts et indépendants du Hub.
Noble : une infrastructure importante, mais pas une consumer chain du Hub
Noble illustre parfaitement cette séparation.
La chaîne utilisait le Cosmos SDK et IBC, mais fonctionnait avec son propre modèle Proof of Authority. Son validator set était composé d’un groupe autorisé incluant plusieurs opérateurs également présents sur le Cosmos Hub, sans pour autant utiliser la sécurité économique d’ATOM.
Noble avait envisagé de rejoindre Interchain Security. L’intégration a toutefois été reportée parce que les frais générés par la chaîne n’auraient pas couvert les coûts imposés aux validateurs du Hub. L’équipe craignait qu’une arrivée trop précoce transforme Noble en consumer chain structurellement déficitaire.
Noble apportait une valeur importante à l’écosystème : émission d’USDC natif, circulation de stablecoins et connexion de nombreuses chaînes par IBC.
Cette valeur restait cependant indirecte.
Les volumes de Noble ne produisaient pas de revenus automatiques pour les stakers ATOM. L’utilisation de l’USDC émis sur Noble ne nécessitait pas davantage de détenir ATOM.
Son départ constitue donc une perte importante pour l’écosystème Cosmos, sa liquidité et son image. Mais il ne supprime pas une source majeure de revenus dont aurait bénéficié le Hub.
Cette source de revenus n’avait jamais réellement été créée.
Elys : l’exception importante
Elys se trouvait dans une situation différente.
Le projet avait choisi le modèle de consumer chain opt-in de Partial Set Security. Une partie des validateurs du Cosmos Hub pouvait choisir de sécuriser Elys en utilisant la puissance économique associée à leurs délégations ATOM.
En contrepartie, le modèle économique annoncé prévoyait :
- 25 % des récompenses de staking d’Elys pour les validateurs participants et leurs délégateurs ;
- 15 % des revenus conservés par le protocole, distribués en USDC ;
- un bonus d’airdrop pour les validateurs et stakers concernés.
Pour la première année, deux millions d’ELYS devaient être attribués aux validateurs opt-in et à leurs délégateurs.
Elys ne bénéficiait donc pas gratuitement de la sécurité du Hub.
Le projet avait prévu une rémunération directe pour les opérateurs et les stakers ATOM participant à sa sécurité.
Cela ne signifie pas que cette contribution suffisait à créer une demande durable pour ATOM ou à compenser l’ensemble des coûts. Mais contrairement aux autres projets évoqués, Elys avait établi un lien économique explicite avec le Hub.
Son départ représente donc bien la perte d’une consumer chain et d’une source potentielle de récompenses pour certains stakers ATOM.
Le problème n’est pas la gratuité, mais l’absence de capture de valeur
Le véritable problème apparaît ici.
Cosmos a été conçu pour permettre à des chaînes indépendantes de construire et de communiquer sans demander l’autorisation d’une plateforme centrale. Cette architecture a permis au Cosmos SDK et à IBC d’être largement adoptés.
Mais elle n’a jamais garanti que cette adoption bénéficierait à ATOM.
Une chaîne peut :
- utiliser le Cosmos SDK ;
- adopter CometBFT ;
- ouvrir des canaux IBC ;
- attirer des utilisateurs ;
- traiter des milliards de dollars ;
sans acheter ATOM, sans payer le Cosmos Hub et sans utiliser sa sécurité.
Ce n’est ni un bug ni un détournement du système. C’est la conséquence directe du modèle choisi.
Le Cosmos Stack a été conçu comme une infrastructure ouverte. Le Hub, lui, n’a pas réussi à devenir le passage obligatoire — ou suffisamment attractif — permettant de monétiser cette infrastructure.
Toutes les pertes ne se valent donc pas
Le départ d’un projet peut affaiblir Cosmos sans réduire directement les revenus du Hub.
Noble emporte avec lui une partie de l’activité stablecoin et de la crédibilité de l’Interchain. Sei réduit la présence de CosmWasm et d’IBC dans une chaîne importante. Les migrations vers l’EVM renforcent également l’idée que les développeurs, les utilisateurs et la liquidité se trouvent ailleurs.
Ce sont de vraies pertes.
Mais elles touchent surtout :
- la portée du Cosmos Stack ;
- l’activité d’IBC ;
- la liquidité disponible entre les chaînes ;
- l’attractivité générale de l’écosystème ;
- son image auprès des développeurs et investisseurs.
Leur impact direct sur ATOM est plus difficile à mesurer, précisément parce que la relation économique avec le Hub était faible ou inexistante.
Le Hub subit ainsi les conséquences réputationnelles des départs de l’écosystème Cosmos, sans avoir nécessairement bénéficié auparavant de leur activité.
dYdX montre que l’appchain reste pertinente
dYdX empêche néanmoins de conclure que toutes les grandes chaînes finiront par rejoindre l’EVM.
Le protocole continue d’utiliser une L1 construite avec Cosmos SDK et CometBFT. Sa documentation de mars 2026 décrit toujours un réseau Proof of Stake exploité par son propre ensemble de validateurs.
Dans ce cas, l’appchain répond à un besoin technique identifiable : contrôler le carnet d’ordres, le consensus, le traitement des transactions et les paramètres du protocole de trading.
dYdX ne reste pas parce que Cosmos lui apporte automatiquement davantage d’utilisateurs ou de liquidité. Le projet reste parce que sa propre blockchain fait partie intégrante de son produit.
C’est probablement la ligne de séparation la plus importante.
Lorsqu’une application a réellement besoin d’une exécution spécialisée, le modèle appchain conserve une utilité claire.
Lorsqu’elle cherche avant tout un marché, des utilisateurs ou des outils déjà disponibles, maintenir une blockchain souveraine devient beaucoup plus difficile à justifier.
Le Hub n’a pas été dépouillé : il n’avait pas construit la caisse
Les projets évoqués n’ont pas tous bénéficié gratuitement du Cosmos Hub avant de partir.
La plupart n’utilisaient pas sa sécurité et ne lui devaient donc aucune rémunération directe. Elys constituait l’exception, avec un accord destiné à rémunérer les validateurs et stakers ATOM participants.
Le problème est plus structurel.
Cosmos a réussi à créer des technologies utilisées bien au-delà du Hub, mais ATOM n’a jamais été placé au centre de leur fonctionnement économique.
Le départ de Noble ou le virage de Sei reste inquiétant, car il réduit l’influence de l’écosystème. Mais il révèle surtout une faiblesse déjà présente avant leur départ : leur réussite ne créait pas automatiquement de valeur pour ATOM.
Le Hub n’est donc pas mort parce que ces projets changent de cap.
Mais il ne peut pas éternellement se présenter comme le centre économique d’un système qui a précisément été conçu pour fonctionner sans lui.
La question n’est plus seulement de retenir les projets.
Elle est de construire des services — sécurité, liquidité, exécution ou coordination — suffisamment utiles pour que les projets choisissent réellement le Hub et acceptent de payer pour ce qu’il leur apporte.
Sans cela, Cosmos pourra continuer à produire d’excellentes technologies.
Et ATOM continuera à regarder leur valeur circuler ailleurs.
